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— Ainsi, dit Miss Hetherington, vous allez à Marrakech demain ? Vous ne serez pas restée longtemps à Fez ! Est-ce que vous n’auriez pas eu intérêt à commencer par Marrakech, pour venir ensuite à Fez, avant de regagner Casablanca ?
— Je le crois, répondit Hilary. Seulement, on n’organise pas toujours ses voyages comme on le voudrait. Il y a tant de monde dans les hôtels et dans les avions !
— Tant de monde, peut-être. Mais pas des Anglais ! On peut aller n’importe où, on n’en rencontre presque plus !
Promenant un regard circulaire autour du salon, Miss Hetherington ajouta, d’un ton navré :
— Rien que des Français !
Hilary sourit. Que le Maroc fût terre française, Miss Hetherington s’en souciait peu. Pour elle, un hôtel, où qu’il fût, devait être peuplé d’Anglais.
Mrs. Calvin Baker eut un petit rire.
— Rien que des Français, parmi lesquels je crois distinguer des Allemands, des Grecs et des Arméniens. Ce petit vieillard, là-bas, par exemple, est Grec. Du moins, je le crois.
— On m’a dit qu’il était Américain, fit remarquer Hilary.
— En tout cas, reprit Mrs. Baker, c’est un personnage d’importance. Le personnel est aux petits soins pour lui.
— On voit bien qu’il n’est pas Anglais ! lança Miss Hetherington, tricotant avec une énergie furieuse. Les Anglais ne sont pas assez riches pour qu’on s’occupe d’eux !
— Je voudrais vous persuader, l’une et l’autre, de m’accompagner à Marrakech, dit Hilary. Je suis si heureuse de vous connaître et il est tellement ennuyeux de voyager seule !
— Mais, Marrakech, j’y suis déjà allée ! s’écria Miss Hetherington.
Mrs. Calvin Baker, elle, semblait accueillir la suggestion avec sympathie.
— C’est une idée, déclara-t-elle. J’étais à Marrakech il y a un mois, mais j’y retournerais volontiers et je me ferais une joie de vous faire visiter la ville, ce qui vous épargnerait le désagrément d’avoir affaire aux guides indigènes, qui sont des voleurs. Disons que c’est entendu ! Je vais au bureau pour arranger ça.
Après le départ de Mrs. Baker, Miss Hetherington fit remarquer d’un ton pincé que ces Américaines étaient « toutes les mêmes ».
— Elles ne tiennent pas en place et il leur est impossible de rester quelque part. Elles sont en Égypte aujourd’hui, demain en Palestine et, après-demain, ailleurs. Quelquefois, j’en suis à me demander si elles savent dans quel pays elles se trouvent !
Brusquement, elle se leva et, serrant son ouvrage contre sa poitrine, elle se retira, après avoir salué Hilary d’un petit mouvement de tête assez sec.
Hilary regarda sa montre. Elle n’avait pas envie de changer de robe pour le dîner, comme elle faisait presque toujours. Elle ne bougea pas. Un garçon entra, qui jeta un coup d’œil dans le petit salon et alluma deux lampes. Elles ne répandaient dans la pièce qu’une lumière discrète et l’endroit conservait une sorte d’intimité fort plaisante, et très orientale. Renversée sur les coussins du divan, Hilary songeait.
La veille encore, elle se demandait si elle ne s’était pas lancée dans une aventure dépourvue de sens. Aujourd’hui, la question ne se posait plus : son véritable voyage commençait et l’heure était venue de faire attention, très attention. Elle ne pouvait plus se permettre la moindre bévue. Il lui fallait être Olive Betterton, une jeune femme pas très instruite, complètement indifférente aux choses de l’art et de la littérature, mais aux idées très avancées et, de surcroît, très éprise de son époux.
Hilary se rendit compte brusquement que M. Aristidès était à deux pas d’elle. Il la salua fort courtoisement, avant de s’asseoir dans un fauteuil, tout près du divan.
— Vous permettez, madame ?
— Je vous en prie.
Il lui offrit une cigarette, qu’elle accepta. Il lui donna du feu et, pendant un court instant, ils fumèrent en silence.
— Ce pays vous plaît, madame ? dit-il soudain.
— Je n’y suis que depuis peu, répondit-elle, mais jusqu’à présent j’avoue qu’il m’enchante.
— Vous avez visité la vieille ville ?
— Oui. C’est une merveille !
— Je suis de votre avis. On y retrouve le passé, son mystère, ses intrigues, sa grandeur. Vous savez à quoi je pense, madame, quand je me promène dans les rues de Fez ?
— Comment le devinerais-je ?
— Je pense à Londres, et plus spécialement à Great West Road, que je revois, le soir, avec ses buildings illuminés. Il n’y a pas de rideaux aux fenêtres et, quand on passe en voiture, on aperçoit les gens qui sont dans les maisons. Ils travaillent au grand jour. Il n’y a rien de caché, rien de secret ! Tout le monde peut regarder, tout le monde peut voir.
— J’imagine, dit Hilary, intéressée, que c’est le contraste qui vous frappe ?
— Exactement. Car, à Fez, tout est ombre et mystère. On ne voit rien, mais…
Penché en avant et donnant de l’index de petits coups sur une table basse, il répéta :
— On ne voit rien, mais, ici comme là, tout se passe rigoureusement de la même manière. Mêmes ambitions, mêmes marchandages, mêmes cruautés…
— Vous voulez dire que la nature humaine est la même partout ?
— C’est cela même ! Il n’y a jamais eu dans le monde que deux forces, la méchanceté et la bonté. C’est tantôt l’une, tantôt l’autre qui l’emporte. Parfois, pourtant, elles coexistent…
Presque sur le même ton, il poursuivit :
— On m’a dit, madame, que vous vous trouviez dans cet avion qui s’est écrasé au sol, à Casablanca ?
— C’est exact.
— Je vous envie.
Comme elle le regardait avec une certaine stupeur, il ajouta :
— C’est une expérience qu’on peut envier, croyez-moi ! Sentir la mort vous frôler et survivre, cela vaut d’être vécu. Depuis cet accident, vous sentez-vous… différente ?
Hilary eut un sourire.
— Différente, si l’on veut ! J’ai des migraines atroces et des troubles de la mémoire.
— Je songeais à autre chose. Voyez-vous la vie sous un aspect… nouveau ?
Hilary pensa à une certaine bouteille d’eau minérale et à une petite boîte de somnifère.
— Peut-être, dit-elle.
— Vous voyez !
M. Aristidès se leva, s’inclina de nouveau devant la jeune femme et se retira.